Eaux z’ons le genre

Le lieu : Piscine des Amiraux, 75018 Paris. La permanence trans : le mercredi de 19h à 21h hors vacances scolaires.
Le genre : le mec en bikini le plus viril du coin.

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(Avertissement: cet article mentionne un rapport difficile à la prise de poids et à la grosseur.)

J’adore la natation.

J’avais oublié.

Contexte : je suis ado, je suis convaincu que l’eau est mon élément. Je suis sportif de haut niveau sur glace l’hiver et j’adore nager l’été, ne serait-ce que pour me tenir au frais.
Contexte : j’ai dix-sept ans. Une blessure m’a coûté ma carrière sportive. La natation devient la seule discipline que je pratique sans la détester. Mais de plus en plus souvent, j’entends, derrière moi, des personnes bien intentionnées qui me disent qu’il faut que je nage plus vite, plus fort, plus longtemps, parce que je ne fais plus d’autre sport et que « si tu ne fais plus rien, tu vas devenir grosse ». Prophétie auto-réalisatrice: il n’y a plus de plaisir à nager. J’arrête l’effort.
Contexte : j’ai vingt-cinq ans. Je n’ai pas fait de natation depuis quelques années. Je ne me mets en maillot de bain que quand ma famille me traîne à la plage pour les vacances, et bien sûr, ma famille se permet ensuite des remarques sur le fait que quand même, ce maillot de bain il est trop petit, pourquoi je veux pas perdre de poids ? À vrai dire, je ne me montre plus trop, tout court, depuis quelques années. Petite couche supplémentaire de malaise, la dysphorie est déjà là, même si je n’ai pas encore les mots pour l’identifier.

J’ai vingt-huit ans. Remerciant du fond du coeur Décathlon qui fournit 80% de ma garde-robe depuis que j’ai dépassé la taille 48, je trouve un maillot de bain à ma taille. Je ne l’achète pas – de toute façon, je ne le porterai pas.

Je me promène sur des sites d’associations trans à Paris, parce qu’il me semble qu’il serait pertinent de commencer par là pour lancer ce qui deviendra bientôt Un genre à soi. Et je tombe sur la permanence de natation Eaux z’ons le genre.

Je retourne à Décathlon, je prends ce maillot de bain qui me faisait envie. Le bas : un boxer de bain du rayon hommes. Le haut : une brassière noire dont on peut enlever le petit rembourrage pour ne garder que le strict minimum. Une paire de lunettes, un bonnet de bain (acheté sur place, lui, parce que je pensais avoir les cheveux assez courts maintenant. Oups !)

L'extérieur de la piscine des amiraux, aux murs blancs et aux portes vertes. Une voiture bleue est garée devant, ainsi qu'un vélo. C'est cette piscine qui accueille la permanence Eaux z'ons le genre.
L’extérieur de la piscine des Amiraux.

J’arrive à la piscine. J’ai un peu peur. Bon, beaucoup. Si ça se trouve, après dix ans de fuite, je ne sais même plus nager. L’entrée coûte un ticket (il paraît que les autres jours, c’est prix libre), 3€50. J’ai un copain qui est arrivé un peu avant moi, je me dis qu’au moins comme ça, je ne suis pas tout seul. Je me change, je descends les escaliers, je prends une grande inspiration et je me jette à l’eau. (Seulement figurativement. Dans les faits, je descends lentement la petite échelle côté petit bassin, mais vous m’avez compris.)

Autour de moi, il y a des bikinis rose et du trans tape, des gens torse nu et des crânes rasés, une personne prof d’EPS qui vérifie que tout va bien et qui discute un peu avec moi. Je fais une longueur, je retrouve mon ami, une troisième personne nous rejoint. Tout le monde est sympa, tout le monde est tranquille, tout le monde est habillé à son goût et nage aisément. De même pour moi : apparemment, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas.

Alors je fais des longueurs, et quand j’ai mal aux bras, je m’arrête pour discuter un peu. Quand ça va mieux, je retourne faire des longueurs. Après trois quarts d’heure, mes pauvres muscles, pas sollicités depuis une décennie, crient à l’agonie, alors je sors quand j’ai envie. Personne ne vient me dire que je n’ai pas assez forcé, que je devrais en faire plus. Je me change, je sors de la piscine, je souris.

J’adore la natation.

J’avais oublié.

Alex

Alex a 28 ans et se reconnaît dans les termes trans, butch, et transmasc. Il préfère le pronom "il" en français.

Une réflexion sur “Eaux z’ons le genre

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